Des bas en haut

Des bas en haut

Créés par Stanislavski, Les Bas-Fonds interrogent le rapport du théâtre au réel. L'occasion, pour le metteur en scène Éric Lacascade, d'une ambitieuse réflexion sur son art.

Les Bas-Fonds, chef-d'oeuvre de Maxime Gorki qui témoigne de son amour et de son engagement pour le Lumpenproletariat, marquent un moment important dans l'histoire de la mise en scène. La pièce, adaptée plus tard à l'écran par Renoir puis Kurosawa, fut créée, aussitôt écrite, par Constantin Stanislavski, en 1902. Peu avant d'élaborer la méthode qui finira par irriguer les écoles de théâtre et de cinéma, Stanislavski demande à ses acteurs de vivre quelque temps auprès de clochards et de prostituées. Il tient qu'aucun comédien ne peut contrefaire son rôle s'il ne l'éprouve pas, réellement, matériellement, dialectiquement, dans la vérité quotidienne. C'est l'aboutissement du naturalisme.

Éric Lacascade ne nie pas cette interprétation. Il ne se contente pas non plus d'évoquer l'actualité de la pièce, dans une époque qui produit nouveaux pauvres et nouveaux migrants. Il fait de la pièce une allégorie fine, à plusieurs étages : une communauté au travail, qui renvoie à celles de la scène, du public et du peuple ; les passions et les idées de l'âme ; le mouvement tellurique d'une société opaque, peut-être achevée depuis longtemps. Comment le théâtre peut-il intervenir dans cette réalité ? Il y a une vingtaine d'années, le « logiciel théâtral » était adapté aux textes et au public : « élitaire pour tous », selon la formule de Vitez, il s'adressait à « l'homme ». Une conception aujourd'hui discutée.

Univers en lambeaux

La précarité qui traverse la pièce de Gorki interroge à la fois notre univers en lambeaux et ce que le théâtre peut en montrer : comment représenter la menace ? Comment présenter un réel fuyant ? Qu'est-ce que perdre pied sur un plateau ? Lacascade tente de poser autrement la question de Stanislavski : Comment ne pas se contenter d'imiter la vie ? Comment faire en sorte que quelque chose se passe vraiment dans la salle ? Et de poser autrement la question de Brecht : Comment ne pas se contenter de jouer le drame ? À qui s'adresser quand on dit une réplique : aux gouvernants ? aux caméras ? aux journalistes ? à tous ceux qui encadrent un réel qui les a fuis ? C'est assurément un théâtre d'une haute ambition que le metteur en scène nous propose. Il s'en explique dans un livre, Au coeur du réel. Se placer à cet endroit demande à la fois de s'immerger et de prendre ses distances, d'habiter et de penser. Mais habiter et penser quoi ? Quel est ce réel dont, aujourd'hui, nous savons ce qu'il n'est plus, sans pour autant savoir ce qu'il est ? Lacascade n'a qu'un maître, Jerzy Grotowski, sous le signe duquel il place son livre : « Le théâtre n'a de sens que s'il nous permet de transcender notre vision stéréotypée, nos coutumes, nos modes de jugement, pas pour le seul plaisir de le faire, mais de manière à pouvoir vérifier ce qui est réel, de manière à nous découvrir. » Vérifier ce qui est réel, par des aveugles en un monde insondable, c'est le sens ultime que donne le dramaturge aux Bas-Fonds.

À VOIR

LES BAS-FONDS, de Maxime Gorki, d'après la traduction d'André Markowicz, adaptation et mise en scène d'Éric Lacascade, du 2 au 11 mars, au Théâtre national de Bretagne, Rennes (35), et du 17 mars au 2 avril, aux Gémeaux, Sceaux (92).

À LIRE

AU COEUR DU RÉEL, Éric Lacascade, éd. Actes Sud, 208 p., 15 E.