La scène idéale

La scène idéale

Il faut imaginer Proust au théâtrophone. Lorsque, trop malade pour pouvoir sortir de sa chambre tapissée de liège, il dut vivre comme un reclus, il épancha sa passion pour le théâtre et l’opéra en écoutant les représentations au téléphone.

Des micros captaient le spectacle à l’Opéra et à la Comédie-Française et les auditeurs qui disposaient du téléphone, munis de couvre-oreilles, pouvaient appréhender ce que le narrateur d’À la recherche du temps perdu nomme « des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais ». Il faut dire que l’émotion proustienne vise toute entière, au-delà des intrigues et des jeux d’acteurs, une « image inconcevable », une « divine Beauté », une essence. Est-ce là ce que Yves-Noël Genod (photo) cherche à rendre à Proust en « montant » son roman magnifique ? Proust parle encore de la scène idéale comme de « la planète Mars », et c’est à la planète Mars du théâtre, le plateau des Bouffes du Nord, que Genod donne des extraits du roman. Genod lit Proust depuis l’enfance : il est alors, dit-il, « tombé en religion ». De cette religion, le style proustien offre tous les éléments oratoires : longueur de phrase, quantité de texte, difficulté de langue et ce que nomme Genod, non sans référence à la fameuse métaphore de l’œuvre comme cathédrale, « hauteur » et « vastitude ». Que peut-il y avoir de plus immense que toute l’ampleur de l’œuvre ? Genod prend l’exemple de la famille Larivière, ces parents très riches de la servante Françoise, qui viennent aider, nuit et jour, bénévolement, dans son café, la veuve de leur neveu tué à la guerre. Cette veine exemplaire du livre, c’est le cœur, et c’est ce cœur que Genod place au départ du spectacle. C’est en dire la force et la fragilité, la vitalité et la répétitivité, l’épaisseur et la circularité. Genod n’a pas choisi ses textes en fonction d’une cohérence thématique ou narrative. Il peut imaginer même d’en changer, selon le mouvement qui se crée avec le public. Ce qui l’intéresse, c’est la reconnaissance d’un volume imaginaire, la transmission d’une sensibilité exacerbée. Il voit Proust comme la Bible : un texte-monde, qu’on peut avoir tout en mémoire et relire par fragments aussi imposants que l’ensemble. Genod pratique une avancée organique au cœur de la lecture. Il met à l’épreuve une générosité circulaire qui trouve dans l’oralité le modèle idéal de l’écrit. Il rappelle cette anecdote d’un ami de Proust qui se disait chaque fois déçu par les romans parce que selon lui, l’écrivain parlait mieux qu’il n’écrivait… Est-ce ce corps vocal que Genod tente de modeler ? « Rêver un homme », « pénétrer toutes les énigmes de l’ordre supérieur et inférieur », cela n’est donné qu’à un rêveur lui-même rêvé, comme l’explique Borges dans sa nouvelle « Les ruines circulaires » : et c’est peut-être l’étrange condition du théâtre. Christophe Bident

À voir : La Recherche, de Marcel Proust, lecture et choix des textes de Yves-Noël Genod, du 21 au 25 février, théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris 10e.

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