Silences parlants

Silences parlants

Alors que Rêve et folie est présenté comme le dernier spectacle de Claude Régy, le metteur en scène de 93 ans publie un livre dense sur la quête qui anima sa vie.

À tort ou à raison, on parle du spectacle de Claude Régy sur le poète austro-hongrois Georg Trakl, comme de son dernier. Pourtant on veut penser que le metteur en scène, 93 ans, continuera à créer un spectacle par an, comme il le fait depuis à peu près soixante ans, avec la patience, la détermination et la vigueur qui le caractérisent. On attend qu'il sublime un nouvel auteur, comme il l'a fait avec Botho Strauss, Gregory Motton, David Harrower ou Tarjei Vesaas. On rêve de revoir ses Sarraute, ses Duras, d'entendre de nouveau les traductions bibliques d'Henri Meschonnic, les phrases intemporelles de Jon Fosse, le cri maritime de Pessoa. On veut éprouver encore la lenteur envoûtante des spectacles, la déflagration douce des paroles, la charge des silences, le don vibrant des comédiens à l'écriture qui les traverse, et dont Claude Régy ne cesse d'affirmer qu'il en cherche l'origine, non pas l'origine positive d'un événement ou d'un souvenir, mais l'origine négative du langage, de son épaisseur et de son impureté. En ce sens, il accomplit sur la scène théâtrale le projet de la modernité.

Spiritualité inassouvie

Claude Régy n'a laissé filmer aucun spectacle. Seulement quelques instants de répétitions ou d'ateliers. Mais, depuis près de vingt ans, il a écrit des livres, le plus souvent fragmentaires, comme si l'écriture était le seul moyen de rendre hommage aux écritures qu'il a traquées, ou à l'écriture unique qui, derrière les écritures singulières, traduit par la transcendance du langage une spiritualité inassouvie. Cette spiritualité n'a rien de religieux. Elle s'inspire tout autant de la situation physique de l'homme au sein de l'univers qu'elle exprime « l'envie d'abattre l'orgueil stupide de l'ordre moral ». Il faut lire le dernier livre de Claude Régy, Du régal pour les vautours, comme un manifeste en faveur du théâtre et de sa force de transmission s'il ne vise pas à clore le sens, à plastifier le drame, à saturer les enjeux. « Les mots servent à libérer une matière silencieuse qui est bien plus vaste que les mots », écrivait Nathalie Sarraute, citée par Claude Régy, pour qui le travail de décomposition des structures verbales et gestuelles est un moyen d'ouvrir la langue et l'image à l'insaisissable. Les spectateurs sont, pour lui, des créateurs : la scène est le lieu où nous pouvons « percevoir ce que nous ne comprenons pas ».

Cette dialectique du secret manque, malheureusement, dans le film d'Alexandre Barry qui accompagne en DVD Du régal pour les vautours. Malgré l'amitié évidente des deux hommes, malgré le retrait du réalisateur derrière la voix off de l'homme de théâtre, malgré la lenteur méditative des images, il manque au film l'épaisseur propre au danger de l'expérience scénique. Certains plans se contentent d'illustrer les propos du livre, dont ils réduisent fortement la portée. À voir le film, on comprend d'autant mieux le refus longtemps réitéré du metteur en scène de se soumettre à l'archive. Et on retourne au livre, qui offre un plus grand spectacle.

Photo : Claude Régy en 2013 ©LÉA CRESPI/PASCO

À VOIR

RÊVE ET FOLIE, de Georg Trakl, mise en scène de Claude Régy, en tournée en France jusqu'en mai 2017.